Agnon La femme et les démons

 

 

Shmuel Yosef Agnon 

 

La femme et les démons1.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait chez nous ici à Tibériade une femme, veuve ou divorcée. Etant restée plusieurs années sans mari elle se dit : « Je vis ici délaissée et solitaire, sans mari, sans enfants, sans famille proche, je partirai à l’étranger et je verrai comment se portent les gens de ma famille, hommes et femmes. » Elle partit donc et quitta la Terre sainte.

 

En chemin, dans une auberge de Galatz2, s’attachèrent à elle les démons, ils la tourmentèrent toute la nuit, elle se réveilla et avait tout oublié ; mais elle sentait que quelque chose s’était passé. Deuxième nuit, même histoire. Ceux dont il ne faut pas rappeler le nom la nuit la tourmentèrent toute la nuit. Troisième nuit, même histoire. Les nocturnes qui s’étaient attachés à elle deux nuits ne la laissèrent pas tranquille une troisième nuit. Elle se leva, changea d’auberge pour une autre auberge, mais cela n’y changea rien. Comme ici ils s’étaient attachés à elle ils s’attachèrent à elle là. Elle interrogea des Egyptiennes et alla voir le Tatar ; ils firent ce qu’ils firent, mais ce ne fut pas mieux. Au contraire, de là où elle avait cherché le salut vint un doublement de souffrance, les forces de l’impureté en furent renforcées et la torturèrent davantage encore.

 

La femme pleura et demanda : « N’y a-t-il pas un tsaddik dans le pays qui puisse me faire une amulette ? » On lui dit : « Il y a ici des gens qui font des amulettes, mais si tu recherches une guérison complète, va-t-en en Autriche-Hongrie dans la ville de Sadgora chez le Rebbe Avraham Yaakov, le fils du Rebbe de Ruzhin3. »

 

Elle prit ses bagages et partit pour Sadgora. Elle se fit héberger chez la femme d’Abraham Isar, qui avait fait de sa maison une auberge pour les voyageurs ; s’ils mangeaient leur propre nourriture elle leur permettait de la faire cuire dans son âtre, et ne leur réclamait que le prix de la nuit. Ainsi faisait-elle avec tous les voyageurs, à plus forte raison le fit-elle avec cette femme qui venait du pays d’Israël.

 

Le moment où elle entra dans cette auberge était l’heure de minkha, et le temps qu’elle ait déposé ses bagages le soleil s’était couché et le jour s’était obscurci. La femme se dit : « Je vais me coucher et me reposer de la route, et demain je me lèverai de bonne heure et irai trouver le tsaddik. » Et dans la simplicité de son cœur elle pensait que les démons étaient restés à Galatz et ne l’avaient pas suivie à Sadgora, car Galatz appartenait au roi de Roumanie, et Sadgora à l’Empereur d’Autriche. Et elle ne savait pas que les frontières qu’érigent les peuples du monde n’importent pas là-haut, que là-haut il n’y a pas de territoires, et que lorsque les esprits le veulent ils s’élèvent et volent d’un bout de l’univers à l’autre. Et quand elle se coucha, aussitôt ils vinrent et lui firent fête, que Dieu nous en préserve, au point que leurs cris furent entendus de leurs camarades de Sadgora, et ceux-ci aussi arrivèrent. Et si l’obscurité n’avait pas de fin, la nuit de mesure, qui sait si elle serait sortie vivante de leurs mains.

 

Quand le jour s’éclaira elle se leva de son lit et s’habilla, puis elle se rendit à la cour du tsaddik. L’administrateur la rencontra et lui demanda : « Où cours-tu, bonne femme ? » Elle sortit sa bourse et en défit les liens, prit une pièce d’or et la lui donna, pour qu’il la fasse accéder aussitôt auprès du tsaddik. L’administrateur prit la pièce d’or et pensa faire entrer la femme aussitôt ; mais l’esprit du gain lui souffla – qu’une femme qui donnait une pièce d’or pouvait donner une autre pièce d’or, et encore une autre. L’administrateur se dit : « Deux pièces valent mieux qu’une, pour ne rien dire de trois et de quatre. » Il lui fit bon visage et lui dit : « Tu ne viendrais pas du pays d’Israël ? Quoi de neuf là-bas ? » Elle lui dit : « Ne me demande pas cela, Juif de mon cœur, depuis que je suis parti du pays d’Israël un grand malheur m’est venu, je ne sais plus où j’en suis. Je t’en prie, conduis-moi tout de suite auprès du rebbe. » L’administrateur roula ses deux yeux vers le ciel et gémit du fond du cœur, comme quelqu’un qui souffre de la douleur d’autrui, et il dit : « Il y a beaucoup de malheurs par le monde, et ton malheur sans doute n’est pas mince ; mais la compassion de Dieu, béni soit-il, est grande, et tu ne dois pas désespérer ; aujourd’hui il n’est pas possible d’entrer chez notre rebbe. Attends à demain, je te ferai entrer jusque devant lui, et je me porte garant que le rebbe te donnera sa bénédiction, et tu seras débarrassée désormais de tout malheur, de toute angoisse. » La femme rentra à l’auberge toute déçue et elle y attendit le lendemain.

 

La nuit, à nouveau, la tourmentèrent les démons. Elle fit bon accueil à ses tourments et s’affermit de l’idée que le lendemain elle verrait le tsaddik ; et quand le coq chanta et que les démons s’éloignèrent elle sauta du lit, se lava le visage et les mains, s’habilla, et se dépêcha de partir. Et ce qui lui était arrivé la veille lui arriva ce jour-là. Quand elle arriva à la cour l’administrateur la rencontra et lui demanda : « Où cours-tu, bonne femme ? » Elle dit : « Je me dépêche, je vais chez le rebbe. » Et tout en parlant elle défaisait les nœuds de sa bourse et donnait à l’administrateur une pièce d’or jaune, pour qu’il la fasse entrer. L’administrateur fit descendre la pièce dans sa poche et lui dit : « Ce n’est pas toi qui étais là hier ? » La femme soupira et dit : « C’est moi qui étais là hier et qui suis là aujourd’hui, je t’en prie, fais ce qui m’a été promis, fais-moi entrer chez le rebbe. » L’administrateur se lissa la barbe et dit : « J’avais dans l’idée à l’origine de te faire entrer chez le rebbe, mais il y a déjà trois jours que notre Maître, qu’il vive, s’est retiré du monde et qu’il demeure dans une pièce close et fermée à l’intérieur d’une autre pièce, ne permettant à aucun être créé d’entrer chez lui. Mais demain, c’est moi-même qui te mènerai devant lui. » Et l’administrateur se dit en lui-même : « Demain il y aura un après-demain, et une pièce jaune après une pièce jaune. » Car de même que le vrai tsaddik est dépouillé de tout amour de l’or, de même ses serviteurs aiment celui-ci à la folie, et le penchant à l’or n’a pas d’orgueil, il s’attache aux petites gens comme il cherche à s’attacher aux grands. Ainsi passèrent douze jours. Chaque fois qu’elle arrivait à la cour, elle rencontrait un administrateur qui lui prenait une pièce d’or, roulait les yeux au ciel et lui promettait ce qu’il lui promettait ; jusqu’au moment où elle eut gaspillé tous ses trésors et ne fut plus digne d’être reçue par le rebbe. Et la nuit, ceux dont on ne doit pas même le jour rappeler le nom la tourmentaient de plus belle.

 

Cette pauvre femme était assise sur son sac et ses bagages et se disait à part elle-même : « Je suis allée bien loin chercher le salut, non seulement je n’ai pas trouvé le salut mais j’ai redoublé mes malheurs et l’on m’a pris mon argent. Je n’ai même plus maintenant de quoi me payer le voyage jusqu’à mes proches. Maître du monde, où est ta bonté, où ta pitié ? »

 

L’aubergiste vit la détresse de cette femme. Elle lui dit : « Tu es là comme une fiancée sur laquelle s’est écroulé le dais nuptial. La pitié de Dieu, béni soit-il, n’est pas encore épuisée, et tu ne dois pas, Dieu garde, désespérer. Ce que tu n’as pas obtenu aujourd’hui, tu l’obtiendras demain. » La femme de Tibériade entendit ce que disait la femme d’Abraham Isar et leva les yeux ; elle dit : « Si l’on ne m’a pas laissé entrer quand j’ai donné des pièces, maintenant que je ne peux plus en donner, on me laissera encore moins entrer. »

 

L’aubergiste lui dit : « Fi ! fi ! fi ! De l’argent, crois-tu que tout le monde a besoin de ton argent ? Je vais te donner un conseil, sans argent, pour rien. Change d’habit, change le fichu turc que tu as sur la tête, que les administrateurs ne te reconnaissent pas, et demain matin va chez le rebbe. Quand tu seras là-bas, porte-toi à la cuisine, et quand tu y seras, ouvre la porte bruyamment, entre, n’hésite pas, et les servantes penseront que tu viens de la part de la rabbanit,4 elles ne te demanderont rien, mais au contraire, elles feront semblant de ne pas te voir. Et quand la rabbanit arrivera pour surveiller la préparation des mets, montre-toi et raconte-lui ton affaire. Et je suis sûre qu’elle te donnera un conseil pour rencontrer le rebbe. » Puis l’aubergiste donna à la femme des habits à elle, de ceux que portent les femmes de l’Empire, et une deuxième fois elle lui expliqua où elle devait aller, de quel côté se diriger, et tout le reste, jusqu’à ce que le chemin fût comme gravé dans son esprit.

 

Quand le jour parut, la femme se leva et revêtit les habits que lui avait donnés la femme d’Abraham Isar ; elle alla à la cour du rebbe et arriva sans encombre à la cuisine. Quand elle y fut, elle prit courage, et tourna la poignée de la porte, et déjà elle était à l’intérieur. Et ses yeux se troublèrent, car de sa vie elle n’avait vu une telle abondance. Il y avait là des jattes de viande, des lacs de sauce poissonneuse, toute une vaisselle pleine de fruits diversement apprêtés, confits, cuits et assaisonnés. Les vapeurs effaçaient les vapeurs, les parfums les parfums. Et il y avait là une dizaine de femmes, l’une qui pétrissait, l’autre qui coupait du poisson, l’autre qui faisait rôtir de la viande, une autre qui pelait des légumes. Et toutes redoublaient d’efforts, croyant que c’était la rabbanit qui avait fait venir cette femme pour les inspecter. Et deux feux, l’un pour le foyer des viandes, l’autre pour celui des laitages, flambent et font monter leurs flammes, et sur le feu cuisent à demeure des marmites pleines de viande et de bouillon pour les malades, les accouchées, les vieillards, les pauvres qui se nourrissent de la table du tsaddik ; sans parler des mets qu’on prépare pour la maisonnée du rebbe, pour ses familiers, pour les résidents qui passent leur temps dans le kloyz.5 Et chaque jour la rabbanit a l’habitude de venir à la cuisine surveiller la préparation des mets et voir si tout est fait comme il faut, les mets lactés pour ceux qui mangent lacté, les mets de viande pour ceux qui mangent carné.

 

La rabbanit ne tarda pas. Elle aperçut un visage nouveau, et demanda : « Qui es-tu, que viens-tu chercher ici ? » Cette pauvre femme se jeta à ses pieds et commença de baiser les bords de sa robe, en criant et pleurant. La compassion de la rabbanit s’émut pour elle, et elle lui dit : « Lève-toi. Je ne suis pas, Dieu garde, une nonne catholique dont on baise les bords de la robe. Je suis juive, tout comme toi. Que faut-il faire pour toi ? Peut-être as-tu besoin de parler au rabbin ? » La pauvre femme ouvrit la bouche, et voulut lui raconter ; ses tourments lui vinrent à l’esprit et elle s’évanouit. La rabbanit la releva, la fit s’asseoir sur une chaise, ordonna qu’on lui donne une tasse de café pour qu’elle se remette.

 

Après s’être restaurée elle raconta comment elle était restée seule, sans mari, solitaire comme une pierre, et comment elle avait eu soudain la nostalgie de ses proches qui vivaient hors de la Terre sainte, comment elle avait quitté Tibériade, traversé la mer ; ballottée des jours et des jours sur un bateau, souffrant du mal de mer, jusqu’à son arrivée à Galatz. Et comment quand elle fut à Galatz s’étaient attachés à elle démons mâles et femelles qui la tourmentaient toutes les nuits, jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus de forces. On lui avait donné le conseil de partir pour Sadgora, pour y demander aide et salut. Et donc étant à Sadgora elle est venue jour après jour à la cour du tsaddik, depuis douze jours, et chaque jour se trouve sur sa route un autre administrateur ou le même, qui lui prend une pièce d’or et la renvoie au lendemain, et tout son argent est désormais épuisé, et elle n’est plus digne d’être reçue par le rebbe. Et les démons la tourmentent chaque nuit davantage.

 

La rabbanit vit bien la détresse de cette femme et elle s’irrita contre les administrateurs et les serviteurs, qui par amour de l’argent et de l’or endurcissent leur cœur et en chassent toute pitié. Finalement elle domina sa colère et dit de bonnes paroles à la femme. « Attends, lui dit-elle, je vais te donner une lettre pour mon mari le rabbin. » Elle se fit apporter de quoi écrire, s’assit, et écrivit une lettre pour cette pauvre femme, disant à quel point avaient été cruels à son égard les administrateurs, par amour de l’or. Ainsi écrivit-elle dans sa langue la plus fleurie, elle était savante, étant la fille du rabbin Aharon de Karlin. Elle donna la lettre à la femme et lui dit : « L’usage de mon mari (qu’il vive !) chaque matin est de sortir de sa chambre pour entendre kedusha et barekhu au kloyz, viens donc, tiens-toi postée près de sa chambre. Quand il sera sorti glisse la lettre par la fenêtre, et retourne à ton auberge. »

 

La femme prit la lettre et alla se poster près de la fenêtre. Quand le rabbin fut sorti de sa chambre, elle se dépêcha de poser la lettre sur la fenêtre. Quand il revint il vit la lettre. Il la prit, la regarda, sourit et dit : « La rabbanit, qu’elle vive, m’écrit une lettre, je m’assiérai et la lirai. » Quand il eut lu il cria : « Malheur à moi ! Dans quel repaire de fauves suis-je couché ! Est-il possible que des êtres humains brûlent à ce point de la passion de l’or qu’ils montrent tant de cruauté à une âme juive ! » Il fit venir la femme et rassembla tous les administrateurs ; il leur ordonna de rendre à cette femme tout ce qu’ils lui avaient pris, et il lui fit aussi apporter un en-cas, parce que par trop de peur ses forces lui avaient manqué et elle s’était évanouie, au point qu’il fallut huit personnes pour la réveiller, la relever, la raffermir.

 

Quand elle fut revenue à elle, le rabbin lui dit : « Raconte-moi, et je t’écouterai. » Elle réussit à parler et raconta comment elle était arrivé à Galatz, qui est dans un autre État, pas dans celui-ci. Et à cet endroit, à Galatz, elle arriva venant de la mer, elle avait voyagé par mer, car tous ceux qui viennent du pays d’Israël voyagent par la mer, une grande mer sépare la terre d’Israël et ce qui est au dehors. Et c’est ainsi qu’elle arriva à Galatz. Et arrivée à Galatz elle descendit dans une auberge, et elle pensait s’y reposer un peu du mouvement de la route, avant d’aller voir ses proches. Et c’est ici, c’est-à-dire là, à Galatz, que soudain lui sautèrent dessus les démons, et qu’ils la tourmentèrent toute la nuit. Et pas seulement une nuit, mais plusieurs nuits, car dès qu’elle se mettait sur son lit aussitôt ils arrivaient. Ainsi une nuit, deux nuits, trois nuits, beaucoup de nuits. Et elle avait interrogé le Tatar et les bohémiennes. Ils lui prirent son argent et ajoutèrent encore à ses tourments. Elle avait pleuré et dit : « N’y a-t-il pas ici quelque tsaddik pour m’écrire une amulette ? » On lui dit : « Vous devriez aller à Sadgora » ; alors elle partit pour Sadgora. « Et alors je suis arrivée à Sadgora et je me suis dépêchée d’aller chez le rebbe, notre Maître, qu’il vive. Un administrateur m’a rencontrée, qui m’a dit : « Reviens demain. » Alors je suis revenue le lendemain. Un demain passa, puis un autre, béni soit Dieu, jusqu’à douze. Et la femme d’Abraham Isar m’a dit : Va trouver la rabbanit. Alors je suis allée voir la rabbanit, qu’elle vive, et je lui ai raconté, et la rabbanit, qu’elle vive, m’a donné une lettre, et j’ai apporté la lettre chez le rebbe, qu’il vive, et le rebbe l’a reçue, comme si on la lui avait envoyée par la poste de l’Empire. Et le rebbe m’a fait appeler. Alors on m’a appelée et je suis venue. Et me voici devant le rebbe, qu’il vive, et je le prie et le supplie : « Hélas, rebbe ! ayez pitié de moi, car je n’ai plus de forces. »

 

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Le rabbin soupira et dit à la femme : « Pars pour Yasi, il y a à Yasi une place où se tient le marché. Va sur cette place le matin, et fais-en le tour sept fois. Tu apercevras un Juif, un petit homme, coiffé d’un chapeau de fourrure, un spodek, déchiré, circulant tout joyeux. Dis-lui : « Juif de mon cœur, que fais-tu ici ? » Il te dira : « Je suis instituteur pour les petits enfants, j’enseigne la Torah aux bambins. » Dis-lui : « Juif de mon cœur, moi aussi je veux étudier, peut-être m’enseigneras-tu ? » Sans doute il essaiera de t’échapper et de continuer son chemin. Saisis-le alors par sa ceinture, dis-lui : « Je ne te laisserai pas aller que tu ne m’aies sortie de ma détresse. »

 

Puis le rebbe donna à la femme sa bénédiction, ordonna qu’on lui prépare des provisions de route, et la renvoya en paix.

 

Elle se mit en route et arriva en paix à Yasi. Elle prit une chambre d’auberge et y attendit le matin. Quand le jour se leva elle alla au marché et fit le tour de la place, comme le lui avait enjoint le rebbe de Sadgora. Elle allait commencer le septième tour quand apparut comme poussé d’en bas un petit homme de Juif, avec un petit spodek sur la tête, comme en portaient dans cette génération les vieux Juifs pieux. Levant les yeux elle le vit circuler tout riant, tout à fait comme l’avait dépeint le rebbe de Sadgora. Elle en fut toute étonnée et décontenancée, au point qu’elle en perdit la voix. Ses pieds se soulevèrent d’eux-mêmes et elle s’approcha du vieillard, sa bouche s’ouvrit et parla d’elle-même, disant : « Juif de mon cœur, que fais-tu ici ? » Il lui répondit : « J’enseigne la Torah aux bambins ». Elle lui dit : « Moi aussi je veux étudier, peut-être m’apprendras-tu ? » Il rit et chercha à s’échapper, à aller son chemin. Elle se dépêcha de lui enfoncer la main dans sa ceinture, elle lui dit : « Rebbe, je ne te laisserai pas aller que tu ne me tires de ma détresse. » Il sourit et dit : « Notre Avraham Yaakov6, j’ai beau me cacher de lui, il me retrouve ! » Finalement il éloigna le rire de son visage et lui dit : « Écoute ce que je vais te dire. Va au vieux marché, achète-toi un balai neuf et retourne à ton auberge ; monte sur ton lit au coucher du soleil, ayant revêtu toutes tes robes à la fois, et chausse tes souliers aussi ; et tiens bien le balai. Le matin je viendrai frapper trois fois à ta fenêtre. Dès que tu entendras le troisième coup viens à ma rencontre en passant par la fenêtre, le balai à la main, et on verra ce qu’on fera. »

 

La femme fit tout ce que lui avait dit le vieux, l’homme au spodek. Elle alla acheter un balai neuf et revint à son auberge, elle monta sur le lit, ayant revêtu tous ses habits, ses souliers aux pieds, et tenant solidement en main le balai. Elle prononça le shema Yisraël et ferma les yeux. La nuit n’était pas finie qu’elle entendait frapper trois fois à la fenêtre. Elle se dépêcha de descendre du lit, ouvrit la fenêtre et sauta. Elle trouva le vieux qui était là à l’attendre. Il lui fit signe qu’elle le suivît, ils sortirent de la ville et arrivèrent à une haute montagne. Quand ils y furent, le vieux lui dit : « Prends ton balai, et balaie-moi toute l’ordure qui est au pied de la montagne ; et ne balaie pas de haut en bas, mais de bas en haut, du bas de la montagne vers le haut. » Elle obéit, et le vieux se tenait près d’elle, la pressant et lui disant : « Balaie, balaie ! » Elle balaya et balaya jusqu’à ce qu’elle eût balayé toute l’ordure, sans laisser un atome de poussière. Le vieux lui dit : « Jette le balai derrière toi, tu n’en as plus besoin, tu es complètement sauvée. » Elle jeta le balai derrière elle, voulut remercier le vieux de la peine qu’il s’était donnée, mais ne le trouva plus. Elle se tourna de gauche et de droite, mais le vieux s’était évanoui, il n’y était plus.

 

A partir de ce moment elle fut en paix du côté des démons, ils ne se montrèrent plus à elle, ni là ni nulle part ailleurs au monde, et surtout pas (cela va sans dire) ici à Tibériade ; outre qu’il n’est pas permis aux démons qui habitent hors de Terre sainte d’y venir, la sainteté de la Terre sainte protège ses habitants.

 

Ainsi fut sauvée cette femme grâce aux tsaddiks véritables, dont la compassion pour Israël est grande, dont les yeux parcourent toute la terre pour dompter l’adversité et nous sauver, nous apportant salut et compassion.

 

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1 Shmuel Yosef Agnon, Haesh ve haetsim. Ed Schocken Jérusalem 1978. Oeuvres de Agnon, tome 8, p.130.

 

2 Galatz : ou Galati, au Sud Est de la Roumanie, sur les bords du Danube.

 

3 Rebbe est la prononciation yiddish de Rabbi, le maître hassidique (qui est aussi le Tsaddik, le Juste). Le rebbe Yisroel Friedmann de Ruzhin (1796-1850) vécut à Sadgora en Bukovine après avoir fui l’empire du Tsar. Son deuxième fils, Abraham Yaakov de Sadgora (1819-1883) lui succéda ; il avait épousé la fille du rebbe Aaron de Karlin.

 

4 La femme du rabbin.

 

5 Kloyz : la maison de prière et d’étude des hassidim ; ici l’oratoire particulier de la Cour du rebbe.

 

6 Le texte dit Abraham Yitskhak, mais il s’agit sans doute du même rebbe qu’au début du récit.