Le serment annulé1.

 

   

 

 

 

Parmi les hassidim qui trouvaient refuge auprès du saint rabbin R. Leib, qu’on appelle le Grand-Père de Shpolé, il y avait un homme , riche et industrieux, mais privé de fils. Et il pressait toujours son maître qu’il priât Dieu et lui donnât le salut d’un fils; et le tsaddik chaque fois remettait à un autre jour et le repoussait. Un jour le hassid arriva, ayant décidé de faire le siège du rebbe, jusqu’à ce que celui-ci décide qu’il aurait un fils. Et le tsaddik était alors dans les mondes supérieurs, enfoncé dans ses pensées, et quand le hassid commença à le presser comme à son habitude, il lui dit : Laisse-moi tranquille maintenant, je suis occupé à quelque chose qui intéresse la communauté d’Israël, et ce n’est pas le moment pour moi de m’occuper d’un intérêt particulier. Quand le hassid entendit cela, il se dit à lui-même: Je vois bien que c’est le bon moment, le rabbin oeuvre pour la communauté, et moi je ne bougerai pas d’ici qu’il ne satisfasse ma requête. Et c’est ce qu’il fit, il ne laissa pas le tsaddik s’enfoncer dans ses pensées, mais persista à le déranger par sa requête. Le tsaddik le supplia de le laisser, l’avertissant qu’il s’en repentirait finalement, et comme l’autre continuait, il se mit en grande colère et lui dit : « Je jure que tu n’auras jamais de fils ».

 

Le hassid, bouleversé et effrayé par ces paroles, dit alors : S’il en est ainsi, je vois bien que mes racines ne sont pas ici. Il salua le tsaddik, et s’en alla plein de chagrin.

 

Un jour il s’en vint pour son commerce à la ville de Korets. Quand il en eut fini avec ses affaires, il alla à la maison d’étude, où priait et étudiait le saint rabbin R. Pinkhes. Et R. Pinkhes en ce temps-là ne s’était pas encore révélé, il ne s’était pas fait reconnaître comme tsaddik. Mais ce hassid était clairvoyant, et quand il vit le comportement de R. Pinkhes il connut que c’était un homme de haut rang spirituel, et plus il scrutait et considérait ses manières d’être, plus il comprenait et sentait que R. Pinkhes avait en lui de la sainteté. Il interrogea les gens de la ville sur les moyens de R. Pinkhes, et on lui dit que c’était un homme très pauvre, qui ne possédait rien. C’était le mois de nissan, et les jours de Pessah approchaient. R. Pinkhes se faisait du souci et se plaignait, craignant que le soin de préparer la fête ne l’empêche d’étudier, et l’écho en vint aux oreilles du hassid. « J’ai bon espoir, se dit celui-ci, qu’est arrivée pour moi l’heure du salut. » Que fit-il ? Il se rendit à la maison du tsaddik, et demanda à la femme de celui-ci si elle avait le nécessaire pour fêter la Pâque, à quoi elle répondit qu’elle n’avait pas même une petite pièce. Le hassid prit sa bourse et il lui donna de quoi acheter la meilleure farine pour la matsa, de quoi la faire cuire, et pour la viande et la volaille, et pour tout ce qui était nécessaire ; il acheta une table, un lit et des bancs, et il ordonna de tout préparer sans compter, car il désirait être hébergé chez eux pour la fête. Après quoi il lui demanda de taire la chose à son mari, jusqu’au soir de Pessah. Et c’est ce qu’elle fit. Chaque jour le hassid venait voir ce qui manquait encore pour la fête et pour l’ameublement de la maison, et pour toute chose il donnait d’une main large.

 

Et R. Pinkhes s’étonnait que sa femme le laissât en paix et ne le dérangeât pas pour les dépenses de la fête, mais il se taisait, ne disait rien, et se consacrait à l’étude, jour et nuit, comme à son habitude.

 

Le soir de la fête, le saint rabbin alla prier à la maison d’étude, et au même moment le hassid était chez le tsaddik, préparant la nappe de fête avec tous les éléments du séder, avec les verres rituels, allumant des bougies nombreuses et belles, tant que la maison se remplit de lumière et de joie. Quand le tsaddik rentra chez lui et qu’il vit tout prêt, et la maison illuminée, il se réjouit et demanda à sa femme où elle avait pris tout cela. Elle répondit :

 

  • L’étranger que tu vois, c’est lui qui a tout préparé.

 

Le tsaddik salua l’étranger, il ne lui posa aucune question. Tout de suite on se mit à table, le tsaddik déroula saintement l’ordre de la Pâque, le séder, avec hislayves et deveykes, flamme et extase merveilleuses, et le hassid à le regarder voyait bien qu’il avait devant lui un pilier du monde, un tsaddik.

 

Après les deux premiers verres rituels, pendant le repas, le tsaddik se tourna vers l’étranger et lui dit : Qu’es-tu venu faire ici, et quelle est ta demande ?

 

Le hassid raconta tout ce qui lui était arrivé chez le Grand-père de Shpolé, et il demanda à R.Pinkhes de s’entremettre pour faire annuler le serment de celui-ci, que lui-même soit sauvé et béni d’une bonne semence.

 

R. Pinkhes dit : Si j’ai quelque mérite au ciel, je te promets que cette année-même ta femme mettra au monde un fils.

 

Et il en fut ainsi. Cette année-là la femme du hassid ne fut pas oubliée et mit au monde un enfant mâle.

 

Et le rebbe de Ruzhin qui racontait cette histoire ajouta ceci :quand R. Pinkhes de Korets prêta ce serment, il se fit un tumulte dans la Famille d’en haut. Qui annule qui ? Le Grand-père de Shpolé a promis ceci, et R. Pinkhes de Korets cela. Quelle promesse doit être tenue ? Et le Tribunal d’en haut statua que celui des deux tsaddikim qui n’avait jamais prêté de serment, c’est son serment qui serait réalisé. On trouva, après enquête, que R. Pinkhes n’avait jamais fait de serment, et c’est son serment qui fut tenu.

 

Et le Ruzhiner termina ainsi : Mais voyez, à quel point il ne faut pas s’entêter contre un

 

tsaddik et sa décision. Le petit fils de ce hassid, qui naquit pour réaliser le serment de R. Pinkhes, c’est lui qui calomnia et dénonça ses petits-fils, les saints frères de Salvita, il fut délation et souillure d’Israël.

 

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1 Sh.Y. Zevin, § n° 388.

 

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