Le monde de l’imagination1.

 

 

 

 

 

 

 

Le rabbin de Ger, R. Yitskhok- Méir, l’auteur des Khidushé haRim, faisait route un jour d’hiver vers Kotsk pour aller voir le Rebbe. Les chemins étaient abîmés, plusieurs fois les roues de la voiture s’étaient brisées, c’est pourquoi le voyage durait, plus que d’habitude, au point que le vendredi matin on était encore bien loin de Kotsk. Le rabbin s’en affligeait beaucoup, car il n’avait pas l’habitude de voyager le vendredi , déjà il songeait à s’arrêter et à passer le shabbat dans quelque village à un carrefour, et les hassidim qui voyageaient avec lui s’affligeaient aussi et ne savaient que faire. Le rabbin demanda au voiturier s’il lui était au moins possible d’arriver à Kotsk quelques instants avant l’accueil du shabbat, et il ajouta qu’il tenait beaucoup à être à Kotsk pour le saint shabbat, si le voiturier s’y efforçait il en aurait beaucoup de plaisir. Le voiturier, un homme simple, quand il vit à quel point la chose tenait à cœur au Rabbin, dit qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire son désir. Il se ceignit de force, et poussa ses chevaux autant qu’il put. Comme on arrivait à mi-chemin, l’un des chevaux s’évanouit de fatigue et mourut. Le rabbin et les hassidim s’en attristèrent grandement, et ils avaient déjà décidé de fêter le shabbat en route, mais le voiturier pressa le rabbin de continuer le voyage, il dit qu’il ne tenait pas tant à l’argent qu’à lui faire plaisir. Et il était certain d’arriver à Kotsk au moment fixé. Le rabbin l’écouta, on continua le voyage, et de vrai on arriva à Kotsk quand il faisait encore grand jour ; mais dans la nuit du shabbat le deuxième cheval mourut. Dès qu’il l’apprit, le rabbin envoya dire au voiturier qu’il n’eût pas de souci, que (si Dieu voulait) aussitôt après shabbat les hassidim veilleraient à lui donner l’argent nécessaire à s’acheter deux bons chevaux. Mais la tristesse toucha à ce point le voiturier, qu’il tomba malade et mourut là, à Kotsk.

 

Lorsque vint le voiturier, dit le rebbe de Ger, devant le tribunal d’en haut, rendre compte de ses actes en notre monde, nombreux furent les accusateurs, car il était homme simple et dépourvu de bonnes actions. Mais il y eut un ange qui prit sa défense tant et plus, disant que pour le saint shabbat il avait perdu son bien, sa vie elle-même, et s’était donné beaucoup de mal pour d’autres, afin qu’ils puissent arriver où ils désiraient être pour le saint shabbat. Et le décret prononcé fut que pour la grâce du saint shabbat il fût exempt de tout châtiment pour ses péchés, mais quant à lui donner l’Eden spirituel cela n’était pas possible, puisqu’il était dépourvu de toute bonne action ;et c’est pourquoi il était décidé qu’il demeurerait dans le monde de l’imagination 2; il croirait vivre en notre monde, aurait quatre chevaux rapides attelés à une belle voiture, toujours irait sur une bonne route large et sans ornière, et y trouverait la même jouissance extrême qui est dans les jouissances spirituelles.

 

Et maintenant - dit encore le rebbe de Ger – me revient un passage du Talmud3: « Rabbi pleura et cita ce verset: « quelqu’un parfois acquiert son monde en un instant »; et les commentateurs interrogent: pourquoi Rabbi pleura-t-il, il fallait au contraire se réjouir qu’en un instant il soit possible d’acquérir le monde à venir ? Mais Rabbi pleura sur un homme, qui était comme notre voiturier, dépourvu de toute bonne action, qui avait observé un seul grand commandement, grâce à quoi il mérita le monde à venir ; mais selon ses concepts et sa sensibilité il n’était possible de lui donner qu’une jouissance des jouissances de notre monde, monde qui se définit ainsi : « un instant de vie » ; « il acquiert son monde en un instant » veut dire : son éternité à lui ne peut être que dans l’instant de vie qu’est notre monde; et c’est pourquoi Rabbi pleura.

 

Et le rebbe de Ger termina sur ces mots :- De notre côté, nous ne restâmes pas dans l’ingratitude, et nous fîmes en sorte que s’ouvrissent ses yeux, qu’il sentît qu’il était mort, et qu’on ne lui avait donné qu’une jouissance sans consistance ; et par la suite il réussit à acquérir une place dans l’Eden inférieur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. Sh.Y Zevin, § 246.

 

2 Olam hadimyon. Qu’on pourrait traduire aussi monde du semblant.

 

3 Talmud Avoda zara, 17.18.

 

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