Isaac Bashevis Singer

 

 

 

 

 

“Or voici qu’est assise près de moi cette Esther, et il est visible qu’elle n’a pas de pensée sérieuse. Elle sort un petit miroir et se regarde le nez. Elle prend une boucle de ses cheveux et la pousse de côté. Elle regarde les pointes de ses chaussures et le fermoir de sa bourse. Est-elle superficielle à ce point ? Est-elle si idiote ? Non, elle est faite d’une autre pâte. […]

 

Je regarde par la fenêtre. Des femmes attendent leurs maris. Elles ont les pieds empoussiérés de sable, des petites fleurs dans les cheveux, des ventres gonflés, des enfants sur les bras ou qu’elles tiennent à la main. Elles sourient, elles agitent des éventails, elles s’embrassent entre elles, elles se posent toutes sortes de questions sur la tenue du ménage. Elles sont, à ce que je vois, complètement immergées dans les détails de l’économie domestique. Il n’y a pas dans leurs petites têtes une seule pensée qui viserait plus haut, plus loin. Je suis curieux d’elles et de leurs corps qui sont pleins de secrets, des secrets purement corporels, mais je ne les aime pas. Je ressens même à leur égard quelque chose comme de la haine. Cette haine est devenue plus forte depuis que j’ai relu le livre d’Otto Weininger, Sexe et caractère. La femme –est-il écrit dans ce livre - n’a pas de logique, ne sait rien de la morale, ne possède pas la nostalgie de la connaissance, de la justice, de l’immortalité. La femme est toute entière sexe, et même son sexe est aveugle, dépourvu de conscience. La femme est sexe et c’est pourquoi elle n’est pas sexuelle… », p. 287.

 

 

 

« La locomotive commence à siffler, à cracher de la fumée, de la vapeur. Le train part […]. Je regarde tous les visages, et dans chaque visage je vois quelque chose de mal : de l’avidité, de la lourdeur, de la cruauté, de la mesquinerie, de la bêtise, un enthousiasme bovin… Personne ne se rend compte qu’il (ou elle) est lié à la Volonté du monde, et que toutes ses pensées ne sont rien d’autre que d’illogiques et folles raisons qu’il donne à des désirs aveugles. Non, ces gens pensent que leurs actes ont du sens. Mais quel sens cela a-t-il, d’élever des enfants ? Le genre humain […] ne fait que du mal. Il détruit tous les animaux. Il arrache toutes les fourrures. Il va à la chasse et joue avec le sang des créatures innocentes. Il organise des guerres absurdes, des pogromes.

 

Moi, Isaac de Bilgoray, je ne ferai aucune alliance avec la Volonté du monde. Elle peut de son fouet me pousser devant elle, mais elle ne me trompera jamais avec ses mensonges. J’accompagne Esther et nous portons nos paquets en silence. Un chien nous attaque et aboie, aboie. J’en ai un peu peur, mais en même temps je regarde sa gueule qui incarne, ainsi s’exprime Schopenhauer, l’idée de mordre et de dévorer. Ce n’est pas une gueule mais un morceau de Volonté aveugle… p. 288.

 

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Isaac Bashevis Singer, Mayn tatns bezdnshtub, II, Suites. 

Ed. Kh. Shmeruk, Press Magnes, The University of Jerusalem, 1996.

 

 

 

 

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