Histoire de l’histoire prophétique1.

 

  

 

 

 

 

 

Le saint rabbin Menakhem Mendel de Vitebsk, l’auteur du Pri haarets, avait étudié dans sa jeunesse auprès du grand Maggid de Mezritsh. A dix ans déjà il étonnait tous ceux qui le connaissaient par ses connaissances dans la doctrine révélée2, et son maître le Maggid l’aimait beaucoup. Un jour, un shabbat après le repas de shakharit, le Maggid vit que le garçon était d’humeur joyeuse, et qu’il allait d’ici et de là dans la maison avec bonne humeur. Il se mit à l’entrée de sa chambre, tenant la poignée de la porte ouverte, et dit : - Mendel ! Combien de pages du Talmud as-tu étudiées aujourd’hui ? Le garçon répondit : - Six pages. Le Maggid dit, comme se parlant à lui-même : - Si six pages du Talmud ont pu faire qu’un chapeau soit penché de côté, (car le chapeau du garçon était penché de côté, à cause du mouvement qu’il se donnait), combien de pages faut-il étudier pour que le chapeau tombe ?

 

Le garçon comprit qu’il était allé trop loin, et il se mit à pleurer, il courut à la chambre de son maître, et frappa à la porte avec de grands cris : - Ouvrez-moi, mon maître, rabbi umori, conseillez-moi sur ce que je dois faire, car je sais que je me suis enorgueilli de mon savoir.

 

Le rabbin lui ouvrit et dit : - Ne crains pas ! Toi et moi nous voyagerons jusque chez le Besht, (l’histoire se passe après que le Maggid se fut rapproché du Besht), et il nous enseignera le chemin où aller tous deux.

 

Et le mardi tous les deux se mirent en route pour aller voir le Bal shem tov à Mezhibozh, et ils arrivèrent la veille du saint shabbat. Le Maggid alla aussitôt saluer le Besht, et le garçon s’attarda à se boucler les cheveux et à faire sa toilette, car telle fut toujours sa coutume, même quand il eut grandi, de se distinguer de tous ceux de son âge par sa parure extérieure et ses habits. Le Bal shem tov était déjà prêt à recevoir le shabbat, car telle était son habitude, recevoir le shabbat quand il faisait encore grand jour, et il se tenait devant le pupitre, mais il ne pria pas et attendit deux heures, jusqu’à ce que le garçon arrive à la synagogue, et alors seulement il pria pour accueillir le shabbat. Pourtant il ne salua pas le garçon, jusqu’au samedi soir. Après la havdala, au moment où il fumait sa pipe, il l’appela Mendel, et lui raconta une histoire, et le Maggid de Mezritsh, et aussi le saint rabbin auteur du Toledot Yaakov Yosef, tous deux étaient là au moment de ce récit ; il s’y trouvait dit, sous forme d’allusions, tout ce qui arriva au Rabbin Menakhem Mendel de Vitebsk, du jour où il vint à l’air du monde jusqu’à celui de sa mort en Terre sainte. Et il y a doute en la matière : le Maggid comprit-il toute l’histoire, le Toledot Yaakov Yosef en comprit-il la moitié, d’après ce qu’ils dirent, ou fut-ce le contraire ? Quant au rabbin Menakhem Mendel, d’après ce qu’il dit, il comprit alors l’histoire jusqu’au moment où ils se trouvaient. Par la suite le Besht dit au Maggid, que le garçon était humble à ses propres yeux, et en vérité tel fut le sceau du saint rabbin Menakhem Mendel tous les jours de sa vie : le vraiment humble. Quand il eut grandi, il disait que désormais il comprenait la totalité de l’histoire.

 

Une fois il tomba malade à Vitebsk, et il ne pouvait plus parler. Tout le monde pleurait, car on avait l’impression qu’on allait perdre l’Arche sainte ; mais au bruit des pleurs le Rabbin se réveilla et dit : - N’ayez pas peur ! D’après l’histoire que m’a racontée le Besht je sais que je dois encore me trouver un jour en Terre sainte.

 

Et il en fut ainsi : il guérit, et partit pour la Terre sainte. Comme il passait par la ville de Polnoye, il prit une chambre dans une auberge, alluma sa longue pipe, ôta sa ceinture, et s’en alla saluer le tsaddik, Rabbi Yaakov Yosef, l’auteur du Toledot. Quand les gens virent qu’il allait chez le tsaddik sans ceinture et fumant sa pipe, ils s’alarmèrent, sachant que le Toledot Yosef était très susceptible, ils dirent à R. Menakhem Mendel : - Nous avons pitié de toi, car le Tsaddik ne supporte pas une telle allure quand on s’approche de lui.

 

Mais lui n’y fit même pas attention. Et quand il fut chez le Toledot Yosef , celui-ci lui fit grand honneur, et lui demanda s’il comprenait l’histoire que lui avait racontée le Besht. Comme la réponse était que oui, le Toledot Yosef demanda encore : - A quel endroit de l’histoire vous trouvez-vous ?

 

R. Menakhem Mendel répondit : J’ai rogné l’histoire jusqu’à plus de la moitié...

 

Et à nouveau le Toledot Yosef : - Savez-vous qu’il est fait allusion dans l’histoire à votre visite chez moi ?

 

- Je le sais, dit R. Menakhem Mendel, et c’est pourquoi je suis passé par Polnoye, afin de vous revoir.

 

Ensuite ils discutèrent tant et plus avec amour et amitié, et quand R. Menakhem Mendel s’en alla, le Toledot Yosef l’accompagna jusqu’à son auberge.

 

Les proches du Toledot l’interrogèrent : - Quel est donc cet homme, qui a osé venir visiter votre Honneur sans ceinture, avec une longue pipe, et même des lacets d’argent à ses chaussures?

 

Le Toledot leur répondit par image : - C’est comme dans l’histoire du roi qui avait une perle de grand prix... Il craignit que des voleurs ne la volent, en quelque lieu qu’il la cacherait ... Il la cacha dans les toilettes, car personne n’imaginerait qu’on puisse cacher à cet endroit un tel trésor. Tel est R. Mendel, humble à ses yeux, humble absolument ; il craint que sa vertu d’humilité, en quelque vêtement qu’il l’habille, ne soit nourriture pour les démons ; c’est pourquoi il l’a cachée dans un lieu souillé, dans l’arrogance !

 

 

 

1 Zevin, § 332.

 

2 Le niglé.

 

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