Un visage dans les nuages

 

 

 

Yosl Birshtein

 

 

 

 

 

11.

 

 

 

Plus de trois ans durant j’ai consigné les détails de la vie de l’écrivain Noyekh-Naftole Tirshbein. Sur ses vieux jours il était arrivé à Jérusalem, venant de Cleveland, une ville d’Amérique, pour y écrire un roman, une histoire d’amour. Il avait apporté avec lui des caisses contenant des manuscrits, des lettres, des documents, de quoi remplir une pièce entière, et je l’ai aidé à mettre de l’ordre dans ses archives. Je l’ai accompagné aussi dans ses voyages, à la recherche des parents d’un mort qui, avant de mourir, lui avait confié une fortune, à lui Tirshbein. Pendant que nous parcourions ainsi le pays, et plus tard, au moment de mettre mes notes au propre, il me devint clair peu à peu que j’avais pris pour moi des morceaux de sa vie à lui. J’étais, pourrais-je dire, devenu son ombre.

 

Nous nous étions rencontrés sur la place Éliezer Ben Yehuda, au centre de la ville. Il faisait un somme debout, appuyé contre un mur, et son chapeau, un chapeau noir à large bord, était posé renversé à ses pieds. Comme j’y avais jeté une pièce de monnaie il me prit la main, ouvrit sur moi derrière ses verres un œil agrandi, et me dit que je faisais erreur.

 

De fait il n’avait pas l’air d’un mendiant. Mais là, sur cette petite place, on ne pouvait pas toujours savoir qui était qui. Des gens convenablement habillés faisaient la manche. Non loin de Tirshbein, près du café Atara, un vaste hassid se balançait, un rituel à la main. Par-dessus sa chemise blanche il avait un talith katan2 de grandes dimensions ; pour recevoir les dons qu’on lui faisait il avait disposé à ses pieds un napperon brodé de lettres hébraïques tout à fait semblable à celui dont le vendredi soir on recouvre les pains nattés du kiddush.

 

Tirshbein ramassa son chapeau et me dit de ne pas prendre à cœur l’erreur que j’avais faite. Il ne restait pas debout par manque de places où s’asseoir. Bien au contraire, il ne manquait pas de chaises libres autour des petites tables à l’extérieur du café ; autour des arbres il y avait également des bancs de pierre. Qu’il fît la sieste debout était un acte raisonné : il ne voulait pas se faire trop plaisir. Il ne faut pas, me dit-il, que tout soit toujours trop facile pour un homme. Il est bon, de temps à autre, qu’on se rudoie ; lui-même avait, dans sa vie, introduit des jeûnes. Un jeûne d’un jour, parfois. Et d’autres fois, de deux jours de suite. Quand il avait un moment de joie il pensait à une chose triste. Des années auparavant, à New-York, comme il vivait une histoire d’amour avec une danseuse, dans un moment de bonheur il s’était acheté une paire de chaussures trop étroites. Cette fois-là il n’avait pas trouvé la danseuse. Il avait circulé dans ses chaussures trop étroites jusqu’à ce qu’un de ses doigts de pied s’infecte. Jusqu’à ce jour, quand il s’énervait, le pied lui tremblait.

 

Tirshbein me rendit la pièce de monnaie, qui s’était réchauffée dans sa main, et proposa que nous allions prendre un café tous deux. En quête d’une place confortable nous allions vers la rue du Roi Georges ; nous nous montrions l’un à l’autre des gens, convenablement habillés, qui faisaient la manche. Une jeune femme avec une guitare s’était arrêtée de jouer et allumait une cigarette. Elle portait une veste d’homme, d’amples pantalons à la façon des Arabes, des anneaux aux doigts, et ce qu’on lui donnait se trouvait dans l’étui grand ouvert de sa guitare. Un peu plus loin il y avait un grand type, un repentant avec une kipa sur la tête et un chignon par derrière ; il scandait en hébreu avec un accent anglais des versets joyeux d’Isaïe annonçant la paix entre les peuples. Ce qu’on lui donnait se trouvait dans un bock de bière à anse. Un acteur en pantalons verts, avec une écharpe verte autour du cou, se tenait debout sur un petit banc et déclamait un poème en yiddish. Je voulus lui offrir la pièce de monnaie que Tirshbein m’avait rendue, mais Tirshbein arrêta mon geste et me pria de faire demi-tour, le plus vite possible.

 

Aïe ! dit-il, et il se parlait à lui-même, il faut fuir cet acteur, comme si c’était la peste. De fait, ainsi courant nous nous retrouvâmes devant le vendeur de journaux, qui était assis sur le pavé ; à ses pieds se trouvaient entassés en demi-lune des piles, petites et grandes, de quotidiens et de journaux. Le vendeur leva les yeux sur Tirshbein et entreprit de prendre, de chaque pile, un quotidien ou une revue.

Comme d’habitude ? demanda-t-il.

 

 

 

 

 

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1 Yosl Birshtein, a ponim in di volkns, Di goldene keyt, n° 129, p. 21.

 

2 Talith katan : pièce d’étoffe carrée, avec un trou pour la tête et muni des franges rituelles, que les Juifs religieux portent sous la chemise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

111.

 

 

 

Quand j’arrivai chez Tirshbein le lendemain matin, il était déjà debout près de sa table et parcourait les journaux qui y étaient étalés, lisant les nouvelles. Sa journée, me dit-il, avait commencé par un zéro. C’était souvent le cas. Dans les carnets intimes qu’il me fut donné de lire, beaucoup de jours commençaient et se terminaient également par un zéro, même au-dessous du zéro. Toujours il y avait des raisons à cela. Il souffrait d’inquiétude. Il aspirait à une quiétude. Et s’il se faisait un moment de moindre inquiétude, cette tranquillité relative l’inquiétait. Au petit matin il avait déjà eu des visites : Deyvid Dobson, le pénitent, en même temps qu’un autre hassid, un jeune homme grand et large, avec des mains lourdes et des papillotes blondes. En quête de bonnes œuvres à la veille des Fêtes de l’automne, ils étaient venus chez lui inspecter les mezouzot2. Ils avaient d’autres bonnes raisons encore. Dans le même immeuble un voisin avait eu un accident de voiture. Une voisine avait fait une fausse couche. Une jeune fille s’était suicidée. Tirshbein les avait laissé faire ce qu’ils devaient faire. Il avait ouvert la tirelire chinoise dans laquelle il conservait ses grigris, leur avait montré la mezouza abimée qu’il transportait partout avec lui. Un Juif de Varsovie, en Chine, la lui avait offerte. C’était un homme très riche, vivant avec trois épouses chinoises et détestant les Juifs vivants. On l’enterra dans un cimetière juif, sur une île voisine de Sumatra où jadis avait existé une communauté juive, où ne subsistait plus pourtant aucun Juif vivant. Un cimetière juif abandonné. Ce Juif varsovien, du nom de Melman, avait avant de mourir demandé à Tirshbein une faveur capitale : sur sa tombe qu’il prononçât le kaddish ; pour sa part il ferait inscrire à son avocat une grosse somme sur son testament pour l’Ort-Osé à Paris.

 

Le jeune hassid, Berélé, comme l’appelait Dobson, considéra que la mezouza abimée était une chose sainte qu’il fallait enterrer, ne pas laisser, Dieu préserve, à côté de choses qui pouvaient se révéler impures. Ce grand Bérélé effraya Tirshbein. Il ressemblait à un boucher. Il apparut plus tard qu’il était également fossoyeur. Quand les deux compères furent partis, Tirshbein s’était précipité au dehors, place Ben Yehouda, pour acheter des journaux.

 

Debout maintenant près de sa table, il découpait la photo d’un écrivain mort. Il me dit que si les deux compères avaient su toute la vérité, à savoir que dans la tirelire, avec la mezuza, se trouvaient des boucles de cheveux noirs de la danseuse D. D. qu’elle lui avait un jour envoyées en Chine, ils auraient tout détruit chez lui. Il se mit en colère contre les journaux étalés sur sa table et les appela : des chiffons.

 

Il n’aimait pas les journaux. Chaque jour il perdait son temps à lire les nouvelles, il n’y trouvait rien de bon. Les journaux n’annonçaient jamais rien de bon. Le monde ne s’améliorait pas. Tirshbein était d’accord avec Emmanuel Kant ; il croyait que le bon sens et la conscience changeraient l’histoire de l’humanité. Tous les hommes deviendraient des citoyens d’un monde unifié. Quelque part dans le système du philosophe de Königsberg s’était introduite une erreur. Dans la vie également de Tirshbein s’était glissée une erreur. Où s’était produite l’erreur ? Quand était-ce arrivé ? Peut-être n’aurait-il pas dû quitter la Pologne, mais être tué avec tous les autres. Il avait cru pourtant dans l’avenir du judaïsme polonais ; dans la survie de la littérature yiddish. Pour les Juifs de Pologne, toutes les conditions étaient réunies pour qu’il en fût ainsi. Les Juifs de Russie eux aussi avaient eu une littérature ; mais pas la liberté. Les Juifs d’Amérique avaient eu la liberté, mais pas la littérature. Les Juifs de Pologne avaient eu les deux, liberté et littérature. Peu de temps à peine auparavant tout était encore vivant, et maintenant tout était mort.

 

Tirshbein ajouta la photo découpée de l’écrivain mort à une liasse d’images semblablement découpées sur une étagère. Il y prit d’autres liasses encore de coupures de quotidiens et de revues, avec l’intention d’introduire plus tard chaque coupure à part dans le dossier ad hoc. Quand il correspondait avec quelqu’un, il choisissait dans ses dossiers tout ce qu’il avait trouvé concernant cette personne dans les journaux. Dans le premier dossier également que j’ouvris, pour lui lire à haute voix les lettres d’une jeune femme qui aux jours de l’avant-guerre avait quitté une petite bourgade pour venir dans la grande ville, il y avait une coupure de presse la concernant, faite par Tirshbein des années après.

 

 

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1 Di goldene keyt, n° 131, p. 194.

 

2 Mezouza : petit tube accroché au chambranle d’une porte, contenant un verset de la Torah, qu’un Juif observant baise en entrant.