Mon grand-père

 

 

 

 

Isaac B. Singer

 

 

Je reviens un instant à mon considérable grand-père, le rabbin de Bilgoray. En un certain sens, c’est pour moi un symbole. De tels Juifs n’existent plus, et qui sait s’il en existera encore. Une époque les a fait naître qui évidemment ne reviendra pas.

 

Mon grand-père perdit ses parents très tôt. Il fut élevé par un oncle à Mezeritsh. Très tôt il se fit connaître comme un enfant prodige : à neuf ans il prononçait un commentaire public pour shabbat-hagadol dans la grande synagogue de Mezeritsh, et les lettrés de la ville portaient aux nues son érudition, sa maîtrise de la dialectique talmudique et la pénétration de son esprit.

 

Aux gens d’aujourd’hui cela semble extraordinaire qu’on puisse raconter qu’un enfant de neuf ans était déjà un érudit. Mais nous avons peine à concevoir à quel point les choses ont changé depuis plus de cent ans, depuis que mon grand-père était enfant. En ces temps-là les enfants juifs mûrissaient de façon étrangement précoce. Salomon Maïmon, le célèbre philosophe, avait à sept ans étudié l’astronomie et s’était fait tout seul un instrument pour mesurer les étoiles. Rabbi Nakhman de Bratslav à cinq ans pratiquait le jeûne, il avalait ce qu’il mangeait sans le mâcher, pour ne pas jouir de olam hazé, c’est à dire des plaisirs du monde sublunaire. Même un homme aussi moderne qu’Albert Einstein à douze ans avait déjà étudié la Critique de la raison pure de Kant.

 

A neuf ans mon grand-père fut fiancé, et ceux qui vinrent l’auditionner pour son beau-père dirent qu’il leur était difficile de discuter avec lui sur des sujets d’étude, si vite travaillait son esprit. Ils dirent : c’est comme s’il nous parlait en turc… Ma grand’mère était originaire de Matsiev, une bourgade voisine de Kovlé en Volhynie. Son père, Reb Itshé, était un marchand, un homme riche. Il n’avait qu’une seule fille et voulait pour elle un enfant prodige.

 

Ma grand’mère Khana avait huit ans, quand elle fut promise. Quand on lui annonça la nouvelle, et que son fiancé venait lui jeter un coup d’œil, elle éclata en pleurs, enleva chaussures et bas et se cacha sous sa couette.

 

Longtemps plus tard mon grand-père racontait comment il lui avait fallu étudier dans son enfance. Le soir à la maison brûlait une seule et unique bougie, et quand sa tante voulait saler la viande, elle prenait la bougie de la table et la posait sur le sol près de la planche à saler, pour ne pas risquer de laisser sans sel aucune partie de la viande. Mon grand-père ne voulant pas perdre ce peu de temps suivait sa tante le livre à la main, se penchait vers la bougie et étudiait. Plus tard, mon grand-père disait :

 

-  De nos jours, on a une lampe à pétrole pour étudier, il y a de la lumière dans les plus petits coins, et on se contente de bavardages…

 

On a peine aujourd’hui à imaginer combien grand était le désir d’étudier en ces temps-là. Etudiants de yeshiva et jeunes gens étudiaient jour et nuit. On se levait au milieu de la nuit pour faire ashmoyres, c’est-à-dire qu’on allait étudier à la maison d’étude. A treize ans mon grand-père se maria, et à quatorze ou quinze ans il devint père ; son premier enfant fut mon oncle Yoysef. Des années durant mon grand-père fut pensionné chez son beau-père l’homme riche, cependant que ma grand’mère accouchait et pouponnait. Mon grand-père n’avait pas encore vingt ans quand il devint le rabbin de la bourgade de Poritsk. C’est là que naquit ma mère, Bethsabée.

 

Ma grand’mère mit au monde six enfants, mais l’un d’eux mourut. Quand mon grand-père en parlait quarante ans plus tard, il avait les larmes aux yeux.

 

Yoysef, Soré, Toybé, Bethsabée, Itshé – tels étaient les noms des enfants de mon grand-père. Quand naquit le dernier d’entre eux mon arrière grand-père était déjà mort, et on donna son nom au nouveau-né.

 

Ma mère ne vécut à Poritsk que jusqu’à cinq ans, mais elle se rappelait la bourgade dans toutes ses particularités et en faisait toujours l’éloge. C’était une  bourgade avenante avec des chefs de famille pleins de délicatesse.

 

 

 

Matsiev est une bourgade plus grande que Poritsk, et en devenir le rabbin après Poritsk signifiait s’élever dans la hiérarchie rabbinique. Mais autant Poritsk était raffinée, avenante et propre, autant Matsiev était dégoûtante, boueuse et sale. Que les originaires de Matsiev me pardonnent : je me contente de répéter les paroles de ma mère.

 

 

 

Tout de suite après Souccot venait la boue, et la boue ne séchait pas jusqu’à Pessah. A Poritsk, jeunes filles et femmes se faisaient belles et se paraient de bijoux ; à Matsiev elles circulaient en bottes d’hommes, avec des grands châles sur la tête. A Poritsk on avait une nourriture raffinée ; celle de Matsiev était campagnarde et grossière. On y cuisinait des varénikès[1]ou des krapn, une sorte de beignet fourré de miel. A Poritsk le rabbin recevait une pension, un salaire, à Matsiev on donnait au rabbin le droit de vendre le pétrole et les bougies du shabbat. C’était un monopole. Dans la cuisine de ma grand’mère il y avait un tonneau de pétrole, et les gens de la ville venaient avec des bouteilles et des bidons. Ma grand’mère était elle-même native de Matsiev, et elle ne voyait rien de mal en tout cela. Dans beaucoup de bourgades de Volhynie les rabbins ne touchaient pas de salaire, mais ils avaient le monopole des bougies, de la levure, du pétrole et d’autres denrées du même genre. C’était une sorte d’impôt indirect. Mon grand-père avait son cabinet de consultation et d’étude. Il faisait ses affaires propres : il était assis et étudiait.

 

Le soir, tout de suite après le repas du soir, il se couchait dans le banc qui faisait lit, et aux alentours de minuit une heure du matin il se levait pour étudier. Il allumait une bougie et mettait lui-même les morceaux de charbon enflammés dans le samovar. Il ne fumait pas, mais il aimait boire beaucoup de thé. Il pouvait, le matin avant de prier, avaler jusqu’à vingt verres de thé. Boire du thé était aussi un moyen pour « se préparer »(mekhin zayn), c’est à dire aller à la selle avant de prier. Comme ils restaient trop longtemps assis et mangeaient trop peu ces Juifs ne jouissaient pas du besoin naturel d’aller à la selle. Le thé était une sorte de purge. On ne gaspillait pas le sucre en ce temps-là. Un petit morceau de sucre suffisait pour cinq ou six verres de thé. Quant au thé lui-même c’était surtout de l’eau. On mettait un peu de thé concentré et beaucoup d’eau chaude. Ce thé avait une seule vertu : il était chaud.

 

Quoi de meilleur que de siroter du thé brûlant en étudiant ? Qu’à l’extérieur il y eût de la boue ou de la neige, qu’il plût ou qu’il fît soleil – la Torah était toujours la même. Commentateurs et décisionnaires avaient pétri et passé au crible chaque mot du Talmud. Mais il était resté beaucoup de questions sans réponse, de lois obscures. Autour de Matsiev s’étendaient des champs, des forêts. On trouvait là des châtelains polonais. En 1863 il y eut dans la région une insurrection, mais pour mon grand-père tout cela n’existait littéralement pas. Il ne parlait pas les langues des goyim, il ne connaissait pas leur histoire. Bien sûr les goyim se battaient pour des terres, des privilèges, des frontières, des dominations, mais en quoi tout cela concerne-t-il un Juif ? et qu’y a-t-il là-dedans à connaître ? Evidemment il arrivait malheureusement que des Juifs fussent victimes, absurdement, des guerres et des conflits goy. Mais même cela n’était pas nouveau. Aussi longtemps que les Juifs sont en exil et que le messie ne vient pas – ils souffrent du fait des goyim. Il n’y a qu’une voie possible : étudier plus de Torah, prier avec intensité, se garder du péché et obéir aux commandements. Quand les Juifs en seront dignes, la rédemption viendra.

 

Mon grand-père était un mari fidèle et un père dévoué, mais il consacrait peu de temps à sa famille. Il ne dormait avec ma grand’mère dans la chambre à coucher que la nuit de vendredi à samedi, qui est pour les talmudistes l’espace de temps à passer avec son épouse. Ses enfants, il leur montrait de temps à autre de l’affection, surtout quand ils n’allaient pas bien. Mais il n’avait pas trop de temps à leur donner. Son fils aîné, Yoysef, allait au kheyder, avait des capacités. Mais il ne montrait pas trop de désir pour l’étude. A l’âge de quelque douze ans il fut fiancé à une jeune fille de la bourgade de Zvil en Ukraine. Mon grand père avait vingt huit ans quand il maria son fils aîné. A trente ans il était grand-père.

 

Mon grand-père était heureusement doté d’une bonne santé. Il était grand, imposant, fort. Son intelligence était pénétrante, il parlait peu. On avait pour lui non seulement du respect mais de la crainte. Quand c’était nécessaire il pouvait dire à quelqu’un ses quatre vérités. Ma grand’mère et ses enfants tremblaient devant lui : pourtant il avait ses besoins et ses chagrins d’homme.

 

Il n’était pas par nature d’un abord facile. Il vivait en lui-même, dans ses livres sacrés, dans ses pensées. Il se posait des questions insolubles sur le Maître du monde, et ces questions le torturaient. Il avait des instants de doute. Ma mère m’a raconté qu’une fois, quand elle était petite fille, elle avait apporté quelque chose à mon grand-père dans son cabinet d’étude. Il se tenait debout au milieu de la pièce, pensif. Il était à ce point plongé dans ses pensées qu’il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir. Son haut chapeau de fourrure avait bougé sur sa tête, son front altier était froncé de rides. Il regardait quelque part au delà des murs. Tout à coup il leva les deux poings et cria : - je crois ! je crois !

 

C’était un croyant qui avait des doutes, et il devait s’affermir lui-même. Pour un homme de la trempe de mon grand-père, de tels doutes sont liés à des souffrances profondes.

 

C’est peut-être pour cela, ou également parce qu’il ignorait les querelles de bourgade, les chamailleries communautaires et toute la médiocrité ambiante, qu’il ressentait le besoin, de temps en temps, d’un petit coup de vodka. Il n’en faisait pas mystère. Les Juifs de l’ancien temps en général appréciaient l’eau de vie, que ce soit les misnagdim ou les hassidim. Dans certaines maisons, à la porte, il y avait un tonnelet d’eau de vie où trempait une paille. Qui entrait en aspirait un coup. Dans d’autres endroits était suspendue en plus une pièce de viande de mouton séchée, pour accompagner le schnaps. Nos pieux grands pères et arrière grands pères ne haïssaient pas la goutte amère.

 

Mon grand-père avait une autre faiblesse bien humaine, qui était de vouloir vivre relativement sur un grand pied, sur un plus grand pied que ne lui permettaient ses revenus. Etait-ce la faute de mon grand-père ou celle de ma grand’mère, aujourd’hui encore je n’en sais rien. Mon grand-père pratiquait la charité. Il devait donner aux filles à marier. Il ne pouvait économiser sur le peu qu’il gagnait. De temps à autre il devait emprunter. Il était réputé pour son honnêteté, et tout le monde lui faisait confiance. Mais il y avait des moments difficiles. Venait l’instant où il fallait rendre  et où il n’avait pas un sou. Aussi étrange que cela puisse paraître, il arrivait souvent des choses que mon grand-père considérait comme des miracles. Chaque année ma mère me racontait l’un d’eux.

 

Mon grand-père avait emprunté cent roubles à un chef de famille de Matsiev, et il avait promis de les rendre à l’aube d’un certain jour où l’autre devait avec l’argent se rendre à une foire. L’homme devait donc à l’aube frapper au volet de mon grand-père, et celui-ci devait lui ouvrir la porte et lui compter son dû.

 

Des jours auparavant mon grand-père commença à chercher le moyen de rendre ce qu’il devait. En général il empruntait à quelqu’un d’autre une somme qui lui servait à payer sa dette ancienne, mais cette fois toutes les sources étaient bouchées. Mon grand-père avait envoyé ses enfants chez tous les chefs de famille, mais partout la réponse avait été la même : impossible. C’était avant une foire annuelle, et tous les commerçants devaient avoir de l’argent liquide. Pour la première fois dans sa vie mon grand-père ne pouvait payer une dette à temps. Après le repas du soir il alla se coucher le cœur brisé.

 

Il se réveilla à l’heure habituelle et s’assit pour étudier. Tout à coup on frappe au volet. Mon grand-père s’étonne : on est encore loin de l’aube. Il comprend que son créancier vient plus tôt réclamer sa dette. Il ouvre la porte, honteux et découragé.

 

Mais ce n’était pas son créancier. Un Juif qu’il ne connaissait pas entra, qui venait lui demander une grâce : il devait demeurer dans la bourgade une ou deux semaines, il avait de l’argent avec lui, il craignait qu’à l’auberge on ne le vole. Il voulait donc déposer en sûreté son argent chez lui, chez le rabbin…

 

Une grande joie envahit mon grand-père. D’abord, il pourrait rembourser l’argent emprunté ; deuxièmement, c’était pour lui un signe envoyé par la Providence. On avait vu son tourment dans le ciel. Toute sa vie, mon grand-père ne fit qu’attendre des signes, des contacts avec les Puissances supérieures, des affermissements de sa foi. Cette fois il recevait tout cela en même temps.

 

Aussitôt que le Juif étranger fut parti, quelqu’un d’autre frappa au volet. Maintenant c’était le créancier. Il avait appris que mon grand-père avait envoyé ses enfants frapper à toutes les portes pour essayer d’emprunter un billet de cent roubles, il venait plein de hâte et de colère…

 

Silencieusement, mon grand-père prit cent roubles, les lui donna, le remercia. L’autre était stupéfait. Il était sûr que le rabbin cette fois ne tiendrait pas parole.

 

                     Mon grand-père et ses enfants racontaient chaque année cette histoire merveilleuse…



             [1] Boulettes de pâte farcies de fromage ou fourrées de confiture.

 

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