La rue Vigodé


 



Y.D.Berkovitsh (1)

 

Plus je grandissais, plus je me familiarisais avec notre rue, ses maisons et leurs habitants. Dès ma petite enfance j'ai été timide, dissimulé, petit homme vivant en lui-même, je ne me mêlais à personne, ni aux petits ni bien sûr aux grands. Mais par nature j'étais avide de savoir, j'aimais observer et voir toute chose, sans être vu, comme l’homme invisible, le royé vééyné niré, bien regarder de ma cachette tous ceux qui agissaient et se mouvaient autour de moi, connaître à fond les gens qui m'intéressaient.

Notre rue était une rue particulière, différente de toutes les autres rues de Slutzk, la ville où je suis né et où j’ai grandi. D'après l'apparence de la rue et dans l'idée qu’en avaient ses habitants, c’était uY.D.Berkovitshne sorte de faubourg à l'extrémité de la ville, bordé des deux côtés de champs de céréales, de jardins et de vergers, arrosé sur trois côtés par une rivière rapide et transparente qui en faisait une presqu’île en même temps qu’une bourgade en soi, avec toute la grâce et toutes les aimables qualités d'un petit shtetl. Le nom de la rue était Vigodé, ce qui signifie à peu près « plaisir », et le shabbat et les jours de fête, et aussi au milieu de la semaine au coucher du soleil, des gens de la ville venaient bel et bien chez nous pour le plaisir de se promener, de prendre l'air frais parmi les vergers qui fleurissent au printemps, les champs de céréales dont les épis dorés réjouissent l'oeil l'été. Derrière les vergers se trouvait aussi un précieux espace vert ombragé de vieux arbres, une sorte de parc ouvert appartenant à la communauté, nommé « Mayovké », où les jeunes gens affluaient le samedi après midi, venus d’à côté ou de plus loin passer leur jour libre en société et croquer des graines de tournesol.

Vigodé était un quartier entièrement juif, sauf quelques ruelles adjacentes qui partaient dans des champs et des jardins ; là demeuraient un petit nombre de familles non juives, des gens de la haute comme aussi des gens ordinaires. La rue elle même avait une nature double : d'un côté, une partie basse, de l’autre une autre partie basse, et au milieu une hauteur. Notre maison se trouvait dans la partie basse qui descendait vers l'extrémité de la ville, là où la ville se termine par un pont sur la rivière et par où l’on va aux villages alentour. Cet endroit proche du pont était entièrement occupé par de petits commerçants juifs, des marchands de céréales et acheteurs de laine et de lin, qui achetaient leur marchandise sur place aux paysans des villages venus le dimanche en ville, ou parcouraient les villages et en rapportaient la marchandise. Là, dans la partie basse, se trouvaient aussi deux estaminets se faisant face, qui tiraient également leurs revenus des paysans des villages venus chaque dimanche prendre du bon temps à la ville. ­

Une bonne partie des Juifs de Vigodé se consacraient au jardinage et à semer froment et orge. Ils prenaient à bail d’un côté de la rue les champs, les jardins et les vergers appartenant à un hobereau polonais du nom de Saliuté, et de l’autre côté ceux d'un riche pope russe. La ruelle qui menait à la Cour de Saliuté, non loin de notre maison, là où est suspendu à l’entrée le personnage nu sur la croix blanche, s’appelait la ruelle de Saliuté, et la ruelle en face de notre synagogue, qui menait à la Cour du pope et à Mayovké, s'appelait la ruelle du pope. Saliuté, je le voyais tous les jours l’été se promener dans notre rue, bel homme à la belle barbe déjà entrelacée de fils blancs, marchant lentement avec sa canne, plongé dans ses pensées ; il s’arrêtait devant notre kheyder et observait les enfants jouant dans la cour. Le premier gamin juif qui l’apercevait et ôtait sa casquette, il lui lançait un kopeck. Et quand deux gamins se précipitaient pour attraper le kopeck, il les écartait tranquillement, sans dire un mot, du bout de sa canne, et montrait le gamin auquel il avait destiné la pièce. Ce n’est pas ainsi que se comportait le pope. Lui aussi se promenait dans notre rue le soir dans une houppelande noire, vaste et longue à toucher le sol, portant un chapeau de paille noire aux larges bords sur ses longs cheveux clairsemés qui lui tombaient sur les épaules. Lui ne s'arrêtait jamais devant notre kheyder, il ne nous jetait même pas un coup d’œil, mais il passait avec son compagnon comme un étranger, parlant et agitant sa canne en l'air, comme s'il était en colère contre quelqu’un et le menaçait de quelque chose. Et même s’il s’était arrêté pour nous regarder, aucun des gamins n'aurait ôté sa casquette pour lui, parce qu’il avait suspendue sur le coeur une grande croix d'argent, devant laquelle un enfant juif n'a pas le droit d’ôter sa casquette, de crainte qu’on ne pense qu'il se prosterne devant le dieu goy.


Quant à moi, même devant le porets Saliuté, je n’ôtais pas ma casquette. Je ne sais si c'était timidité ou autre chose qui ne m’était pas clair à moi même ; pourtant un kopeck comptant aurait eu pour moi du prix, parce qu’on pouvait pour cette somme acheter tout un tas de raisins secs, ce qu'il y a de plus délicieux au monde. Mais le porets Saliuté lui même, qui se promenait lentement dans notre rue les yeux songeurs, je l’estimais davantage que tous les autres gens qui n'étaient pas des nôtres. Et quand soudain il tomba malade et mourut, et que sa fille, la belle demoiselle polonaise, la panyenké, s'en alla d'une maison à l’autre visiter ses voisins juifs, leur demandant les larmes aux yeux de venir à la Cour saluer une dernière fois son père, j'en eus moi aussi les larmes aux yeux.

Il y avait encore une ruelle, une troisième, dans notre Vigodé, qui se nommait la ruelle de la synagogue. Elle partait de la synagogue et allait jusqu'à la rivière. C’était une ruelle vide, sans édifices, et à tout prendre ce n’était qu’une voie étroite et sablonneuse, qui s’étirait l'été entre champs de céréales d’un côté, jardins verts de l’autre. Pourtant toute la ville prenait cette ruelle pour aller se baigner dans notre rivière. La rivière se nommait la Yatsévé et avait trois berges pour la baignade: la première était au bout de la ruelle, l'eau y était peu profonde : là ne se baignaient que les femmes ; la seconde, où l’on pouvait en été passer à gué avec de l'eau jusqu’au cou, était destinée à ceux qui ne savaient pas nager et aussi aux gamins du kheyder ; quant à la troisième, l’eau y était profonde et dangereuse, et ne pouvaient s’y baigner que les grands nageurs. Pour des petits comme moi et mes pareils, les élèves du maître Hirshl Berl Khashkés, se baigner dans la rivière était d'une façon générale interdit. En revanche, quand venait le vendredi ou le premier du mois, l’après-midi, quand nous étions libérés du kheyder, nous allions en bande aux trois berges de la Yatsévé voir se baigner les gens. Emprunter la ruelle de la synagogue un jour d’été, marcher avec les copains, les pieds nus foulant le sable profond et chaud, entre la mer des épis d'un côté, les longues plates-bandes vertes des jardins qui s’étiraient à perte de vue, de l’autre, cela seul suffisait à rendre l’été délicieux. Nous voici arrivés au bout de la ruelle, et la Yatsévé, qui l’été coule lentement, comme endormie sous le soleil brûlant, se découvre à nos yeux dans tout son luxe. De la première berge, où se baignent des femmes nues, nous détournons la tête, comme on doit le faire ; nous prenons à droite, suivons sur une assez longue distance la rive qui serpente à l’ombre de vieux arbres pleins de branches, envahie ici et là de rochers moussus et de buissons pelucheux. Et voici qu’apparaît la deuxième berge, une pente de terrain nu entièrement parsemé des vêtements en tas de ceux qui se baignent. La rivière elle même est bondée de corps blancs, jeunes et vieux, qui se pressent dans un tumulte joyeux avec des visages ruisselants dans la lumière, se jettent des cris de plaisir de l’un à l’autre, s’aspergent d’eau, apprennent à nager, l'un sur deux vessies gonflées d'air, et l’autre qui tâte d'un pied le fond sablonneux ; et la joie commune est grande.

Mais plus que tout au monde nous attire la troisième berge, qui n’est pas loin de la seconde. Là il n’y a que silence, personne ne crie ni ne fait du bruit dans l’eau. Les quelques personnes qui se baignent ici, les grands nageurs, font leur affaire sans tumulte, sérieusement, avec des mouvements lents et sûrs, comme il convient à des spécialistes qui font ce qu’ils savent faire avec le sentiment de ce qu’ils valent. Et ils font merveille ! L'un s’étend sur le dos dans l'eau profonde et reste ainsi allongé tranquillement, comme s’il était dans son lit, ses deux jambes tendues soudées l’une à l’autre, et les poils de la barbe s’élargissent sur l'eau, flottent tout autour du visage, comme une couronne de poils. Et celui-ci nage le crawl, ce qui veut dire qu’il avance sur le ventre en se retournant d'un côté sur l'autre, levant les mains en même temps que les épaules l’une après l’autre, battant des paumes la surface de l’eau, une fois avec une main et la deuxième fois avec la deuxième main, et à chaque battement il avale une bonne distance et s’éloigne ainsi en nageant jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les lointains de la rivière. Et voici qu’entre dans l'eau Shayé Shitkovitser, le vieux rabbin Shayé, qui me fatigue toujours à la synagogue avec ses questions sur la Bible. Dans sa nudité présente, sans chaussures, il a comme rapetissé, son visage aussi a tellement changé qu'il est difficile de le reconnaître. Shayé Shitkovitser est dans notre rue le plus vieux nageur ; le vendredi il arrive à la rivière avec son petit couteau, s’arrête et reste quelque temps près de l’eau, comme indécis, ensuite il se penche, touche l'eau d'une main, comme s’il avait peur qu’elle ne soit trop froide, essaie de frotter d'eau son torse poilu et ses bras, et soudain il se jette dans l'eau d’un bond, comme un gamin, nage vers où c'est profond, s'installe là à l’aise, comme dans une fauteuil confortable, et entreprend comme à contre coeur de se tailler les ongles avec son canif en l’honneur du shabbat. Nous, les gamins du kheyder, nous nous tenons là près de l’eau, sur la rive, nous voyons tout et nous entreregardons bouche bée.

En dehors de ces trois berges, la Yatsevé qui faisait des boucles autour de notre rue en avait encore trois autres remarquables, des endroits propres qui servaient de baignades particulières : l'une derrière la Cour de Slabodski, une autre sur le champ près du pont au bout de la rue, et la dernière derrière le domaine du pope. Mais les gens de Vygodé n’y avaient pas libre accès. En revanche nous avions parfois la chance, un jour d'été pluvieux, de voir notre rivière déborder au dessus des rives et inonder les régions basses, derrière la ligne de maisons qui étaient en face de chez nous, et la terre ferme devenait une mer. Dans un tel événement si extraordinaire nous aussi, les élèves de Pentateuque du kheyder, disciples du rabbin Hirshl Berl, étions libres de prendre du bon temps : de retrousser nos pantalons jusqu’au dessus des genoux et de patauger dans l’eau immobile et peu profonde, qui s’étendait sous le soleil éclatant de l’été jusqu’aux extrémités du monde.


Et aussi avant Pessah, quand la neige fond et que la rivière s’enfle, l’eau montait au dessus de ses rives. Et cet hiver-là, qui avait été béni de grandes tombées de neige, de Khanuka jusqu’après Pourim, la rivière recouvrit le haut pont, inonda les régions basses et alla jusqu’à l’estaminet de Dodl, le père de mon camarade Méir. Méir lui-même en tira orgueil, et il se vanta devant nous au kheyder de ce que les goys des villages venaient dans leur tripot en barque, boire de la vodka. Mais cela se termina très tristement. Un soir, le bruit parvint dans notre rue qu’une jeune fille goy, une fiancée qu’on allait marier, était tombée de la barque dans l’eau alors qu’elle était ivre ; quand on l’avait tirée de l'eau, elle était morte. On l’étendit devant l’estaminet en attendant le pope, et voilà la mère assise près de sa fille noyée, pleurant. Je sortis dans la rue avec ma mère, et nous restâmes non loin de chez nous pour écouter et voir. Dehors, il faisait nuit noire ; mais là-bas au loin, où se trouvait l’estaminet de Dodl, brillait la lumière obscure d'une lanterne, et il nous semblait entendre la voix gémissante et assourdie d’une femme qui pleure. Khashké, la femme du rabbin, sortit elle-aussi après nous, et tous trois nous étions là, tremblant et nous taisant. Finalement, Khashké s’exclama : « Pauvre fiancée ivre, pauvre mère ! »

Longtemps après, quand je me couchais, le soir, je gardais dans l’oreille le gémissement lointain, assourdi, de la femme goy, de la pauvre mère assise, dehors, dans le noir, à la lumière obscure d’une lanterne, pleurant sa fille, la pauvre fiancée noyée alors qu’elle était ivre.

Les Juifs de Vigodé avaient avec leurs voisins goy, ceux qui habitaient la même rue comme ceux qui venaient des villages faire avec eux du commerce, des relations correctes, paisibles, bien qu'il n’y eût pas entre les deux groupes de grande amitié. Le nombre des non-Juif locaux, des gens ordinaires, était mince, et leur présence parmi la population juive n'était pas très visible. Le plus important parmi eux était Simon, un homme de haute taille avec une barbiche grise, mi polonais mi-russe, qui avait sa maison tout près, en face de notre synagogue. Ce n’était pas ses mérites propres qui rendaient Simon important aux yeux des Juifs de Vigodé mais ceux de ses fils, qui étaient des secrétaires à la « upravé », c’est-à-dire à la mairie. A la mairie siégeait aussi un unique secrétaire juif, Yudl Eiznstad, qu’on appelait en ville Yudl le soyeux, l’un des anciens de notre synagogue, un homme de poids et de tête, avec un ventre imposant. A la mairie, il était assis à sa petite table parmi les petits secrétaires goy, avec une kipa de soie, et on le considérait comme le staroste juif. Avec Simon, le père des petits secrétaires, il se comportait avec prudence et circonspection, l’appelait panotshek ; comme quelqu’un qui sans être en vérité un grand personnage était quand même un personnage, si petit soit-il, auquel il convient de témoigner un peu de respect. Simon accueillait des Juifs ces marques modestes de respect comme si elles lui revenaient ; mais ce n’était pas tout : quand 1es Juifs sortaient le matin de la synagogue le matin, le shabbat et les jours de fête, après l’office, il se mettait sur le seuil de sa maison et les regardait de haut, avec le sourire froid et indulgent de quelqu’un auquel le monde appartient, mais qui permet pourtant à ses voisins juifs d’y séjourner.

Tout autre était Vassil, le shabès-goy de Vigodé, qui tirait l’essentiel de ses revenus des maisons juives. Il se comportait avec les Juifs de la rue comme un domestique avec ses maîtres, affichant une humilité et cachant sa haine. Et les Juifs eux aussi, bien qu’ils le reçussent fréquemment chez eux, ne lui montraient pas particulièrement de l’amitié. Surtout son voisinage leur était contraire à cause des porcs qu'il élevait dans sa petite cour, qui couraient dans la cour par couples, grands et petits, remplissant l’air de leurs grognements, allaient fourrer leurs groins dans tous les trous, se précipitant dans toutes les portes ouvertes et faisant des dégâts dans les jardins.

Entre eux les Juifs de Vigodé vivaient dans un petit monde à part, comme une seule et même famille. Ils se côtoyaient tous dans leur vie privée, dans la souffrance comme dans la joie. Quand l’un des Juifs de Vigodé mourait, tout Vigodé prenait le deuil de tout cœur, comme on prend le deuil d'un proche qui a été arraché à la famille. Et quand il laissait de petits orphelins, la rue les considérait comme ses orphelins, et toute une synagogue de Juifs les écoutaient avec un chagrin familial réciter le kaddish et répondaient Omeyn le cœur serré. Et quand quelqu’un mariait un enfant, toute la rue venait au mariage comme autant de parents par alliance ; on faisait un effort et on achetait au jeune couple un cadeau de mariage, y dépensant jusqu’à son dernier groschen.

Il n’y avait pas dans notre rue de gens très riches ; il n'y avait pas non plus de gens absolument pauvres, à l’exception du seul Moyshé le fou, qui sortait bel et bien d'une famille riche et avait eu des revers de fortune. C’est pourquoi les relations entre les gens de Vigodé étaient égalitaires. L’homme plus fortuné ne regardait pas de haut l’homme du commun. Tout le monde tutoyait tout le monde, sauf la jeune génération avec les plus âgés, auxquels elle montrait un respect naturel. Les chefs de file de la synagogue étaient les anciens. Leur avis l’emportait sur tous les autres. Il n'y avait pas, dans la rue Vigodé, de grands érudits, mais tous ceux qui priaient dans la synagogue étaient des gens instruits auxquels les petites lettres noires n’étaient pas étrangères. Ils restaient fidèles à la piété et au vieux mode de vie juif, ils s'y entendaient dans tous les rites, chantaient avant le chantre les prières avec les mélodies qui convenaient, venant à son aide à la façon d’assistants volontaires, familiaux, qui le précédaient en courant sur la vieille route déjà frayée. Et même les rustauds assaisonnaient leurs propos de mots venus de la Torah qu’ils avaient saisis au vol dans la synagogue, à écouter lire le Eyn Yankev au crépuscule ou les sermons des prédicateurs qui réchauffent le public le samedi avant minkha de petites histoires et de propos édifiants.

La synagogue était le centre vivant des Juifs de Vigodé. D’elle s'étiraient les fils qui les rattachaient les uns aux autres, et c'est là qu’étaient décidées toutes leurs affaires, soit celles de la congrégation, soit les affaires habituelles d'homme à homme. A Vigodé avait ses racines une grande famille de céréaliers du nom de Vigodski, dont le nom seul disait l’ancienne implantation dans notre rue. Tous étaient frères, et on les appelait d’après leur père : les fils de Dovid, bnéy dovid, Elié Dovids, Khayim Dovids, Yankl Dovids, Itshé Dovids, Shimen Dovids… Toute une tribu de petits hommes à grande barbe. Elié Dovids était le plus fortuné de la famille. En plus de son commerce de céréales qu’il exerçait jusque dans des endroits lointains, il tenait un estaminet en face de celui de Dodl, le père de mon camarade Méir. Elié Dovids se comportait comme un magnat, il portait en semaine un caftan sabbatique propre, il allait à pas lents, sans courir comme ses frères plus pauvres, qui toujours se dépêchaient, poursuivant leur subsistance ; il semblait qu’il se promenât pour son plaisir, comme il convient à un magnat dont le revenu est déjà assuré. En plus il avait fait donner une éducation à ses enfants ; ils lisaient un journal russe, et ses fille­s sortaient dans la rue chapeautées comme de vraies demoiselles polonaises, avec un voile sur la figure. Ce n'est pas ainsi que se comportaient les autres « bney Dovid ». Ceux là s'en tenaient à la vieille façon, comme tous les Juifs de Vigodé. Ils habitaient près du pont, dans des maisons toutes alignées, et étaient les premiers à rencontrer les goys des villages apportant leurs céréales en ville.

Et voilà qu’arriva à Vigodé, dont les habitants vivaient entre eux comme une seule famille, une chose qui ne convenait absolument pas à un si paisible voisinage : une guerre cruelle éclata entre les fils aînés de Khayim Dovids et ceux de Moté Ayolé, autre céréalier, dont la nouvelle maison et les entrepôts se trouvaient à un endroit propice pour un tel commerce : loin derrière le pont et près de la bifurcation qui conduit aux villages. Les jeunes gens de Khayim Dovids jalousaient Moté Ayolé, et ils se mirent à aller très tôt à la bifurcation derrière la maison de Moté, pour intercepter les paysans avec leurs chariots de céréales. Les jeunes gens de Moté Ayolé s’y opposèrent, un conflit aigu éclata entre les deux parties, qui dura longtemps et mit en émoi chaque shabbat les fidèles de la synagogue. Je me vis assis entre deux chaises : entre Khayim Dovids qui venait souvent nous voir pour les affaires qu’il avait avec mon père, et Moté Ayolé, qui priait à la synagogue tout en face de nous, et se trouvait être en plus le père de mon meilleur camarade, Shayé. La haine entre les deux familles devint de plus en plus brûlante avec le temps et alla si loin que le premier jour de Pessah au moment de l’office des gens vinrent dire que les jeunes gens de Khayim Dovids avaient attaqué les fils de Moté Ayolé comme ceux-ci passaient devant leur maison pour aller à la synagogue, et qu’il avait éclaté entre eux une rixe à coups de bâtons, de bûches et même de tisonniers. Et au moment de sortir la Torah de son arche les fils de Moté Ayolé entrèrent dans la synagogue tout amochés, en sang, des pansements sur les visages, et bientôt après eux arrivèrent les garçons de Khayim Dovid, eux aussi avec les têtes bandées. Le tumulte dans la synagogue fut grand et troubla la lecture de la Torah par le rabbin Hirshl Berl. C’est en vain que Yoysef Shmuel, le responsable de la synagogue, frappait continuellement sur son recueil de prières ; enfin se leva de son coin un petit vieux, le rabbin Heshl, qui se dirigea en trottinant et en branlant du chef vers Moté Ayolé, et avec douceur et emportement il dit seulement à celui-ci ces deux mots : « Fi, répugnant ! » Il changea de direction et s'approcha aussi de Khayim Dovid à qui il dit les mêmes deux mots : « Fi, répugnant ! » La guerre entre les deux familles ennemies se calma et la rue Vigodé recommença à vivre en paix et bonne entente.

C’était un homme précieux que ce petit vieux, le rabbin Heshl, le grand-père de Méir Dodl, quelqu'un de vraiment honnête, un homme de vérité, parlant peu, mais ses paroles brèves, bien que dites de façon tranquille et douce, faisaient toujours impression. Le rabbin Heshl ne favorisait personne, disait à chacun sa vérité en face, même à son fils unique Dodl, qui déjà alors n’était plus un jeune homme et dont la barbe dense commençait déjà à grisonner au milieu. Dodl n’était pas économe de ses mots, comme son vieux père ; au contraire dans la discussion il se saoulait plutôt de paroles, aimait se mettre en avant, faire l’intéressant devant les gens, se vanter de grands mérites. Il avait un gendre riche à Minsk, nommé Khayetskin, qui après être devenu veuf de sa première femme avait épousé la fille aînée de Dodl. Un jour celui-ci fit le voyage de Minsk pour rendre visite à sa riche fille, et quand il rentra chez lui il se crut obligé à la synagogue de raconter monts et merveilles à propos de son gendre Khayetzkin, à quel point il était riche, recherché par les gens, faisant de grosses affaires, maniant de grosses sommes, et que gagner d’un seul coup dix mille roubles n’était pour lui qu’un jeu d'enfant. Pendant tout ce temps-là son père, le vieux rabbin Heshl, se tenait dans un coin de l’arche sainte et écoutait, sa tête blanche penchée sur un livre ouvert. Quand Dodl en eut terminé avec ses histoires de Minsk et commença à plier son châle de prière, son vieux père leva du pupitre sa vieille tête blanche, posa son mouchoir rouge sur le Talmud ouvert et s’adressa ainsi de sa voix douce et enrouée aux fidèles de la synagogue : « Mon Dodl, qu’il soit en bonne santé, s’il n’y a pas six cent quatre vingt neuf mille roubles ça ne l’intéresse pas. Pour moi, je dois vous le dire, il en va un peu autrement : un billet de cent, j'en ai entendu parler ; de vingt cinq, je l’ai vu ; une pièce de cinq, je l’ai eue ».

La synagogue de Vigodé se trouvait juste au milieu de la rue et ressemblait à une vieille forteresse, construite avec des murs épais, des fenêtres et des niches profondes, chaulés de blanc sombre ; au dessus des rangées de vieux bancs solides étaient suspendus de lourds lustres de laiton, qui les soirs de shabbat et de jours de fête illuminaient la demeure d’une foule de bougies de suif. Il y avait deux grandes tables derrière les deux poêles de faïence ; les bancs tout autour étaient réservés par la communauté aux hôtes de passage et aux gens du commun qui n’avaient pas pour s’asseoir hérité d’une place permanente. Là se trouvaient aussi les deux armoires contenant les livres sacrés, Talmuds, Yore deah, responsa, et aussi livres de philosophie et commentaires, la plupart bien reliés, signe qu’il y avait dans la synagogue des gens qui y veillaient. Les vieilles gens racontaient que la synagogue avait été jadis pleine d’érudits, et qu’on pouvait entendre la voix de la Torah jour et nuit à travers les fenêtres ouvertes. Maintenant que l'étude de la Torah diminuait de jour en jour les fenêtres étaient fermées, et de cette époque ne restait qu’un vieil homme du nom de Moté Kapulshtshik, car originaire du shtetl proche de Kapulyé. Immobile du matin jusqu’au soir il étudiait solitaire sur un air mélancolique le Talmud, Rashi et les Tosafot, lisait en un an toute la Mishna, et la veille de Yom kippour la synagogue lui offrait un siyyem, une cérémonie de Fin de lecture, avec un vin d’honneur. Moté Kapulshtshik de temps en temps était rejoint par quelques gamins de la rue (moi aussi j’en fus dans mon adolescence), ceux qui étudiaient par eux-mêmes ; pour chaque morceau un peu difficile du Talmud ils venaient le voir. Mais le shabbat et les jours de fête la synagogue était encore bondée, et le vendredi soir à la fin du mois, quand la rue était plongée dans une obscurité épaisse, toutes ses fenêtres étaient éclairées, c’était comme un phare, et tous ses feux se reflétaient dans l’étang voisin.

D'où était venu là un étang ? Comment peut-on trouver près d'un lieu saint les eaux troubles d’un étang, l’été proliférant en grenouilles, l’hiver se faisant patinoire pour les glissades des galopins ? Là dessus les gamins de kheyder du rabbin Hirshl Berl Khashkès racontaient cette histoire :

Les Juifs de Vigodé se mirent jadis, il y a bien bien longtemps, à construire une synagogue ; le porets de 1a rue décida de les prendre de vitesse et construisit juste en face une église. Les Juifs en eurent de la contrariété, ils firent un jeûne où l’on ne mangeait ni ne buvait, on priait Dieu seulement et on pleurait. Dieu fit un miracle, l’église en une nuit s’enfonça profondément dans la terre, et à la place apparut une pièce d’eau. Le porets ne fut pas content, mais il demanda pardon aux Juifs de Vigodé, il leur offrit de sa briquetterie de bonnes briques bien cuites pour la nouvelle synagogue, autant qu’ils en souhaitaient. Les Juifs se réconcilièrent avec le porets, ils construisirent la nouvelle synagogue avec beaucoup de bonnes briques bien cuites, firent des murs épais, pour qu’elle dure à jamais, jusqu’à la venue du messie. Et depuis les Juifs prient dans leur synagogue, et l’église du porets est toujours là, enterrée, sous l’eau de l’étang. Un jour, c’était il y a longtemps, tout un été il ne plut pas, et l’étang s’assécha complètement. Tout le monde put voir sur le fond la pointe du clocher de l’église engloutie, avec la croix d'or tout en haut.

                

 

                1 Y.D.Berkovitsh, Kinder yorn, [Jours d’enfance]Di goldene keyt, n° 58 p. 86 sqq.



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